CHERTE DU COUP D’INTERNET AU TCHAD : MYTHE OU REALITE

La fracture numérique, ce nouveau désert que le pays ne parvient pas à traverser :

Alors que le monde bascule dans l’ère de l’intelligence artificielle et de l’économie 4.0, le Tchad semble figé dans une temporalité parallèle. Avec des tarifs de connexion qui défient toute logique économique, le « giga » est devenu une monnaie plus précieuse que le litre d’essence. Entre infrastructures défaillantes, fiscalité étouffante et un enclavement qui n’est plus seulement géographique mais numérique, nous avons enquêté sur ce qui freine l’envol du pays de Toumaï.

I. L’Économie du « Stress Data » : Le quotidien des Tchadiens, mythe ou réalité ?

Pour comprendre l’ampleur du problème, il faut quitter les bureaux climatisés des opérateurs et descendre dans les « Grands Marchés » ou les campus de N’Djamena, d’Abéché ou de Moundou.

Le témoignage de l’étudiant

Youssouf, étudiant en informatique à l’Université de N’Djamena, témoigne : « Pour télécharger un tutoriel vidéo de 20 minutes sur le codage, je dois attendre minuit pour activer un forfait spécial « Nuit ». Si la connexion coupe, j’ai perdu mes crédits. Au Tchad, on n’apprend pas à utiliser Internet, on apprend à l’économiser. »

La « taxe sur l’ambition »

Pour les start-ups locales, le coût d’internet n’est pas une simple charge d’exploitation, c’est un arrêt de mort. Là où un jeune entrepreneur sénégalais ou rwandais dispose d’une fibre illimitée pour l’équivalent de 20 000 FCFA, son homologue tchadien doit débourser le triple pour une connexion instable. Cette disparité crée une fuite des cerveaux numériques vers les pays voisins.

II. Les causes d’une cherté persistante : pourquoi cette exception tchadienne ?

Si les prix ne chutent pas, c’est à cause d’un cocktail toxique de facteurs géographique et politiques.

1. La dépendance aux transitaires

Le Tchad est tributaire des câbles sous-marins arrivant à Douala (Cameroun) ou à Port-Soudan. Chaque kilomètre de fibre traversant un pays étranger est taxé. Une simple pelleteuse sur une route camerounaise peut couper le Tchad du monde pendant 48 heures, causant des pertes sèches de plusieurs milliards de FCFA pour l’économie nationale.

2. Le matraquage fiscal

L’État tchadien, en quête de recettes pour compenser les fluctuations du prix du pétrole, a longtemps considéré les télécoms comme une « vache à lait ». La redevance de régulation et droits d’accise : Elle pèse lourdement sur les opérateurs ainsi que sur les services de communication qui sont directement répercutés sur le consommateur. A cela s’ajoute le cout de l’énergie ; les opérateurs doivent faire tourner des milliers de pylônes au gasoil à cause du déficit électrique national.

Réseau défectueux et coûts jugés exorbitants:

« Nous vous présentons nos excuses pour le désagrément causé par un problème technique. » « Nous nous excusons pour les perturbations dues à la coupure de la fibre optique au Cameroun. Des travaux de rétablissement sont en cours. » Ces genres de messages, les clients des fournisseurs d’accès à Internet, notamment ceux des compagnies Airtel Tchad et Moov Africa, les reçoivent très souvent.

Ces deux opérateurs sont dominants dans le marché local de la téléphonie mobile comptant 11,49 millions d’abonnés, d’après Data Reportal. Ce qui équivaut à 63,9 % de la population totale du pays. Au Tchad, même la fibre optique, censée garantir une connexion optimale, ne donne pas entière satisfaction.

« Heureusement pour ces compagnies que la fibre optique venant du Cameroun ou du Soudan n’a pas la bouche pour se défendre. Sinon… », a ironisé Mbaigolnoudji Mborodé, informaticien de son état. Pour lui, la piètre qualité du service est sans appel.

En outre, les coûts d’accès sont parmi les plus élevés de la région. En 2017, par exemple, un giga de connexion coûtait 12.000 F (18,29 euros). Il a fallu attendre plusieurs années pour que la lutte des associations de consommateurs n’aboutisse partiellement.

Sur ordre des autorités de régulation, les fournisseurs d’accès à Internet ont revu les prix à la baisse. En décembre 2021, le coût d’un giga utilisable en 24 heures a diminué jusqu’à 550 F CFA (84 centimes d’euros). « C’est toujours cher. Je dépense en moyenne 1500 F CFA (2,29 euros) par jour pour la connexion. Ce qui me fait 45.000 F CFA (68,60 euros) par mois. C’est trop », a estimé M. Mborodé.

En Afrique, les gouvernants mettent un point d’honneur à maîtriser les moyens de communication. Avec l’avènement des technologies de l’information et de la communication, les médias classiques ne sont plus les seuls à partager des nouvelles. Désormais, les réseaux sociaux, où se mêlent le vrai et le faux, vont plus vite.

Ces dernières années, au Tchad, le régulateur des télécommunications, sous la dictée du pouvoir politique en temps de crise, a procédé à des restrictions d’Internet. En 2016, après la proclamation des résultats contestés de l’élection présidentielle, l’accès aux réseaux sociaux a été coupé pendant 235 jours. Bis repetita en mars 2018 pour une durée de 16 mois. Un record dans le pays en matière de censure d’Internet.

À cette époque, les autorités ont justifié la mesure liberticide par « les menaces terroristes et la propagation de la haine ethnique ». Pour contourner le blocage, les internautes ont alors eu recours à un réseau privé virtuel communément appelé VPN (Virtual Private Network) permettant de se connecter en toute sécurité et de façon anonyme avec le masquage de l’adresse IP (Internet Protocol).

3. La défaillance de la Sotel

La Société des Télécommunications du Tchad (Sotel), opérateur historique censé garantir une souveraineté numérique et des prix bas via la gestion de la fibre nationale, peine à se moderniser. Son incapacité à offrir une concurrence agressive laisse le champ libre au duopole privé, qui aligne ses prix vers le haut plutôt que vers le bas.

III. Starlink : Une révolution à deux vitesses

L’arrivée officielle de Starlink en 2025 a été saluée comme une libération. Cependant, l’analyse un an après montre un bilan contrasté.

L’analyse : Starlink résout le problème de la qualité, mais pas celui de l’accessibilité financière. Il creuse une nouvelle forme d’inégalité : celle entre une élite connectée au monde et une masse populaire confinée à un Internet de « survie ».

IV. Quelles solutions pour briser les chaînes ?

Pour que le Tchad sorte de cette impasse, les experts préconisent trois leviers d’action immédiats :

Libéralisation réelle du segment de gros : Permettre à plus d’acteurs de gérer la fibre optique nationale pour casser le monopole de fait sur le transport de données.

 Mise en œuvre de la Dorsale Transsaharienne (DTS) : Accélérer la connexion avec l’Algérie et le Niger pour ne plus dépendre d’une seule porte de sortie (le Cameroun). Incitations fiscales : Réduire les taxes sur les smartphones d’entrée de gamme et sur les forfaits éducatifs pour stimuler l’usage de masse, ce qui, par effet d’échelle, ferait baisser les prix.  

CONCLUSION : Le numérique, une urgence nationale

Le coût d’Internet au Tchad n’est plus un sujet technique, c’est une question de justice sociale et de souveraineté économique. Tant que le giga coûtera le prix d’un sac de céréales, le pays restera sur le quai de la mondialisation. Le gouvernement de 2026 est au pied du mur : transformer le luxe numérique en service public de base, ou condamner une génération entière à l’obscurité informationnelle. Il est temps que le prix de la connexion cesse d’être le prix de notre retard. Taxer l’accès à l’information, c’est taxer l’intelligence. Maintenir des prix prohibitifs, c’est ériger un mur autour de notre jeunesse. Internet n’est pas un gadget pour privilégiés, c’est l’électricité du XXI siècle.

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